Una scola nova per a Corsica - Rientrata di l'INSPE

Una scola nova per a Corsica - Rientrata di l'INSPE

Rédigé le 04/09/2019

Discours du Président de l'Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, prononcé à l'occasion de la rentrée de l'INSPE de Corse.

Madame la Directrice de l’ESPE de Corse,
Monsieur le Président de l’Université,
Madame la rectrice de l’Académie de Corse,

Sir Winston Churchill n’avait peut-être pas tort lorsqu’il disait : « Un directeur d’école dispose de pouvoirs dont jamais Premier ministre ne fut investi ». Si l’on suivait ce point de vue, nous serions donc aujourd’hui entourés de personnes plus puissantes que lors de l’Assemblée Générale des nations-unies.

Hè un piacè per mè di ritruvà mi oghje davanti à voi. Vecu giovani prufessori beati è candidati à i cuncorsi più angusciati chè beati. L’educazione hè un duminiu propiu particulare. Une maladresse, une seule fois, et vous marquez un enfant pour la vie. Une attention particulière et vous ouvrez des possibles qui étaient enfouis en lui.
 
Alors que vous vous dirigez vers ce dur mais si beau métier d’enseignant, une profession fondatrice de notre société, à l’heure d’un changement majeur dans l’institution qui doit  vous apprendre votre métier, je voudrais partager avec vous quelques considérations sur l’Ecole et de l’éducation.

Pédagogues et conservateurs
Il existe aujourd’hui différents projets concernant les finalités de l’éducation, comme ses méthodes. Distinguons les conservateurs, que l’on appelle souvent « républicains » en France dans les débats sur l’éducation, plutôt à droite, et les « pédagogues » issus des mouvements de la pédagogie nouvelle plutôt à gauche, distinguons leurs points communs comme les lignes de fracture.  Je ne prétends pas faire un cours sur le sujet. Vos professeurs seront mieux placés que moi, mais puisque l’Ecole est au cœur de la cité, au cœur d’enjeux publics et politiques forts, les élus doivent avoir une certaine idée quant aux valeurs qu’elle doit porter, quant à l’émancipation qu’elle doit autoriser et appuyer, notamment dans une île qui vit autrefois l’Université qui nous accueille aujourd’hui fermer ses portes, et ce pendant plus de deux siècles.

Les conservateurs défendent une idée classique de l’élitisme et de la culture générale tout en s’accommodant d’une vision centralisée, libérale, élitiste et sélective d’une Ecole reposant sur une transmission frontale. Ainsi, ceux-là même qui défendent la culture générale sont souvent peu enclin à sa généralisation, lui préférant l’orientation dans la voie professionnelle dès le plus jeune âge pour les élèves les plus en difficulté, souvent issus des couches les plus défavorisées de la population.

Les pédagogues promeuvent l’épanouissement de l’enfant, perçu comme une personne singulière, par l’usage de méthodes actives qui permettent une meilleure assimilation des savoirs, quitte à ce que le prisme des savoirs acquis soit parfois plus réduit. Ils défendent un allongement de la scolarité pour tous afin de retarder au plus tard le moment de l’orientation et de la sélection. Cette vision sans doute plus généreuse de l’Ecole est accusée de niveler par le bas l’éducation des enfants et même d’être quelque peu hypocrite dans la mesure où le fait de différer l’orientation allonge les études des jeunes sans pour autant leur donner la garantie, vous le savez, d’obtenir un emploi correspondant à leur niveau d’étude.

Pour un système éducatif corse
Cherchons à dépasser ce clivage stérile. Dans le contexte éducatif qui est le nôtre, en Corse, au sein d’une île d’Europe et de Méditerranée, où les inégalités sont plus fortes qu’ailleurs, l’impératif de conserver notre héritage linguistique et culturel relève de l’urgence absolue. La rupture de la transmission familiale de la langue corse transfère désormais à l’Ecole la part la plus significative du projet culturel d’émancipation qui est le nôtre. Nous sommes exigeants pour la langue corse, pour des raisons patrimoniales, mais aussi pour des raisons économiques car elle nous ouvre sur la Méditerranée. Alors Madame la Rectrice, peut-on admettre qu’une école est bilingue lorsqu’elle ne compte qu’un professeur habilité sur trois ? Qu’une filière du secondaire est bilingue lorsqu’un seul enseignant est habilité ? Un enseignant est-il simplement un agent recruté afin d’assurer l’offre d’enseignement ou bien est-ce un véritable professionnel formé et reconnu par la société ? Si je suis favorable comme vous, à la spécialisation, je suis aussi pour que le corse soit une langue de la société, une langue de la citoyenneté et du citoyen. Outre la spécialisation, la généralisation de l’enseignement avec pour objectif la corsophonisation à 100% d’une classe d’âge doit structurer toute notre politique éducative. L’école doit produire des locuteurs de langue française, de langue corse, d’anglais et d’une autre langue étrangère au choix.
Ce projet éducatif et culturel, Madame la Directrice, vous en avez pris votre part au sein de l’ESPE di Corsica. Gageons que le futur projet éducatif de l’INSPE prenne la mesure de la situation éducative de la Corse dans ses dimensions sociales et culturelles, tant en termes de décrochage et de persistance scolaires que de motivation, notamment dans les territoires les plus impactés par le tout-tourisme où l’Ecole, le savoir et la culture sont concurrencés par d’autres valeurs, plus matérielles. Les enjeux liés à la gestion de la diversité culturelle nous appellent à construire un interculturalisme corse.

Chers étudiants, votre formation vous apprendra à construire des relations sans rien effacer de l’identité des enfants. Aujourd’hui, dans un monde toujours plus interconnecté, nos écoles qui éduquent des enfants dont l’espérance de vie dépasse la limite de notre siècle, nos écoles devront forcément être bi/plurilingues. Il ne s’agit pas de rechercher la différenciation à tout prix, de cultiver la culture du particularisme, mais d’assurer la part de la conservation culturelle qui revient à votre génération en donnant aux plus jeunes tout le loisir de créer. Ils pourront ainsi construire des relations plus équilibrées, égales et justes. L’Ecole a un rôle majeur à jouer dans la construction d’un chemin, d’un commun, entre la tendance à l’uniformisation produite par la mondialisation et la culture du particularisme qui nait en réaction et qui ne crée parfois aucune relation. C’est dans cet esprit que l’Assemblée de Corse a délibéré en faveur d’un cadre normatif spécifique pour la Corse en janvier 2017. Partout en Europe, les régions, les territoires, voire les nations sans Etat disposent de compétences éducatives plus larges que les nôtres. Partout, on y réussit mieux !

De l’ESPE à l’INSPE
Ainsi, le remplacement de l’ESPE par un INSPE qui vise à « l’homogénéisation des formations », à la renationalisation, à la standardisation, voire à la macdonaldisation des professeurs, va me semble-t-il a priori à rebours du mouvement d’adaptation de la formation aux besoins des élèves et des territoires, cela va à rebours des travaux menés par la recherche en sciences de l’éducation et de notre objectif d’égalité des chances.

Un professeur doit maîtriser de multiples savoirs, et savoir-être. Il doit être en mesure de réparer, de raccommoder, il doit être à la fois penseur de l’éducation, et panseur des blessures de l’enfance. Un bon professeur est aussi un sauveur. Certains enfants, ceux qui ont tout ou presque à la maison n’en ont souvent pas besoin (et encore !), d’autres en raison d’un handicap, d’une situation familiale particulière, ont deux fois plus besoin de vous. C’est sur eux que vous devrez vous attarder patiemment.

Le projet de l’INSPE que nous serons appelés à élaborer de concert, c’est notre souhait, je l’avais dit au Ministre Blanquer en avril dernier à Paris, devra intégrer les dimensions spécifiques liées à l’insularité et à la culture de notre île. En revanche, ce qu’il faudrait davantage homogénéiser, madame la Rectrice, c’est le salaire des enseignants, c’est leur reconnaissance. Dans les pays où l’éducation est la plus performante et équitable pour les élèves, dans ces pays-là, comme la Finlande, les enseignants recrutés au niveau Master 2 perçoivent des traitements deux fois plus élevés que dans le système éducatif français. Ces pays-là qui ont réellement élevé l’éducation au rang de première priorité connaissent moins de difficultés de recrutement et de fidélisation des enseignants.

Apprendre à s’adapter, à comprendre et à agir
Ce besoin de rapprocher l’éducation au plus près des enfants et des territoires est aussi un élément d’éducation à la citoyenneté pour l’ensemble de la communauté éducative. Comment en effet apprendre aux enfants à s’adapter au changement si le changement vient toujours d’ailleurs et qu’ils ne peuvent pas prendre part au cours des choses ? Nous vivons la quatrième révolution industrielle. Avec le numérique, jamais l’accès aux connaissances ne fut aussi aisé. Jamais le nombre des connaissances produites ne fut aussi important et rapide. Le monde ne devient pas plus intelligible mais plus complexe à discerner. Le numérique n’évacue pas notre besoin d’humanité, de lettres, de culture. Il ne fait que l’accroitre. Même le développement des humanités numériques n’évacue pas le besoin d’esprit critique. Il crée en revanche le besoin de développer la maîtrise des outils numériques afin de permettre aux enfants de les dominer, d’en inventer, de prendre de la distance à leur égard et parfois même de pouvoir s’en détacher. L’école corse du XXIe siècle doit apprendre à s’adapter, à comprendre et à agir. 

Voilà pourquoi il doit exister un chemin pour une éducation adaptée à chacun qui amènera les enfants à pouvoir mieux choisir leur vie, leur travail, leurs relations parce que nous leurs aurons appris à apprendre, parce que leur culture générale sera à la fois leur gouvernail et leur bouée de sauvetage. Cette école pour la Corse, nous sommes appelés à la construire ensemble, à l’heure où l’Université vient de signer sa convention tripartite, à l’heure aussi où l’université s’apprête à vivre de nouvelles échéances et où l’ESPE changera de nom et de gouvernance. Le chemin tracé sous la direction du Professeur Verdoni sera à n’en pas douter riche d’enseignements et de promesses car l’éducation demeure une voie essentielle d’émancipation pour la Corse. C’est bien pour cela, parce que nous sommes ici au cœur d’une institution stratégique pour notre île, que je tiens à encourager chacun d’entre vous, étudiant, candidat, lauréat, à vous dire combien nous sommes fiers et attentifs à la réussite de votre parcours et de ceux dont vous aurez la charge à votre tour.

A ringrazià vi.